Intro
« Il ne dit jamais non, mais rien n'avance. Quand je lui demande si ça va, il répond "oui, oui" avec un sourire que je trouve glaçant. » Cette description, une patiente me l'a donnée en parlant de son collègue de bureau. Elle pourrait s'appliquer à un conjoint, à un parent, à un membre d'équipe. Le fonctionnement que l'on qualifie de passif-agressif est l'un des plus déroutants à vivre au quotidien : jamais de conflit frontal, mais une sensation d'être empêché, freiné, saboté sans pouvoir nommer ce qui se passe.
Dans cet article, je vous propose une lecture clinique de ce qu'on appelle passifs agressifs : les comportements typiques, les mécanismes psychologiques à l'œuvre, et les pistes pour y faire face sans alimenter la dynamique. Cette question rejoint plus largement les difficultés relationnelles chroniques que l'on peut travailler en thérapie psychologique.
Définition : qu'appelle-t-on un fonctionnement passif-agressif ?
L'expression « passif-agressif » a été utilisée pour la première fois dans un contexte militaire américain pendant la Seconde Guerre mondiale, pour décrire des soldats qui sabotaient les ordres sans confrontation directe. Elle a ensuite été intégrée dans les premières versions du DSM (manuel diagnostique américain) comme trouble de la personnalité, avant d'en être retirée dans le DSM-IV faute de critères suffisamment robustes.
Aujourd'hui, le DSM-5-TR ne retient plus le « trouble de la personnalité passif-agressif » comme catégorie diagnostique principale, mais le reconnaît comme un fonctionnement à évaluer en contexte. L'American Psychological Association définit le comportement passif-agressif comme une manière indirecte d'exprimer l'hostilité ou la contrariété, par des comportements de résistance, de procrastination, d'oubli délibéré, de critiques détournées ou d'inertie apparente [Source: APA, dictionnaire de psychologie].
Il faut bien distinguer :
- Un épisode ponctuel de passivité-agressivité, que chacun peut avoir dans des contextes de fatigue ou d'impuissance perçue
- Un fonctionnement stable qui organise une large partie des relations de la personne et qui crée une souffrance chez elle ou son entourage
C'est ce second cas qui justifie une attention clinique, et éventuellement un accompagnement par un psychologue. Pour savoir comment repérer un bon professionnel, voir notre article sur comment choisir un psychologue.
Mécanismes : comment s'installe ce fonctionnement
Le conflit entre besoin d'affirmation et peur du conflit
Le cœur du fonctionnement passif-agressif est un conflit intérieur : la personne ressent de la colère, du désaccord, du ressentiment, mais elle a appris au fil de son histoire que l'expression directe de ces émotions est dangereuse, rejet, punition, perte d'amour. Elle trouve alors des voies indirectes pour faire passer son refus, tout en préservant apparemment la relation.
Les comportements caractéristiques
Voici quelques manifestations régulièrement décrites dans la littérature clinique :
- Accord de surface, action bloquée : la personne dit « oui » mais ne fait pas, ou fait autrement, ou fait en retard
- Oubli sélectif : ce qu'elle devait faire lui sort systématiquement de la tête
- Procrastination orientée : les tâches demandées par certaines personnes sont toujours remises, d'autres non
- Critiques indirectes : remarques sarcastiques, blagues à double sens, « je disais ça pour rire »
- Ambiguïté émotionnelle : silences prolongés, portes qu'on claque sans un mot, soupirs explicites mais jamais expliqués
- Victimisation : « je fais des efforts et personne ne voit »
- Refus déguisé en incapacité : « j'aimerais bien mais je n'y arrive pas »
Origine développementale probable
Plusieurs études cliniques publiées sur Cairn ont examiné les antécédents relationnels de personnes ayant ce fonctionnement stable [Source: Cairn, revues cliniques]. On retrouve fréquemment :
- Un environnement familial où l'expression directe des émotions était réprimée
- Une figure d'autorité imprévisible ou punitive
- Un parent lui-même dans un fonctionnement passif-agressif, modèle implicite de relation
- Un attachement insécure, particulièrement de type évitant ou désorganisé
- Parfois, une histoire de traumatisme relationnel non élaboré, qui peut bénéficier d'un travail spécifique en EMDR (voir notre page emdr marseille)
Impact sur l'entourage et signaux au quotidien
Ce que vivent les proches
Vivre à côté d'une personne au fonctionnement passif-agressif stable produit souvent une sensation caractéristique que mes patients décrivent à peu près toujours de la même manière : on ne sait jamais si on est parano ou lucide. Les signaux sont réels mais jamais assumés, les critiques sont réelles mais jamais formulées, les désaccords sont réels mais jamais discutables. L'entourage finit par développer :
- Une hypervigilance émotionnelle épuisante
- Un doute de soi (« je suis trop sensible, je me fais des films »)
- Une colère accumulée, avec parfois des explosions qui rétablissent l'avantage de la personne passive-agressive (« tu vois, c'est toi qui es agressif »)
- Un retrait progressif de la relation, ou une tentative de tout contrôler à sa place
Dans le milieu professionnel
Le phénomène est particulièrement coûteux dans les équipes. Une étude publiée sur PubMed portant sur les dynamiques d'équipe en milieu hospitalier a montré que les comportements passifs-agressifs entraînent une baisse significative de la coopération, une augmentation du turn-over et un coût humain élevé, souvent sous-évalué par les managers qui attribuent les difficultés à des problèmes techniques ou organisationnels [Source: PubMed, étude équipes hospitalières].
Questions à se poser honnêtement
Suis-je moi-même parfois dans ce fonctionnement ? Personne ne l'est jamais totalement ou jamais pas du tout. Quelques indicateurs utiles :
- Ai-je du mal à dire non directement ?
- Est-ce que je me sens souvent incompris alors que je n'ai pas clairement dit ce que je pensais ?
- Est-ce que j'utilise l'oubli, le retard ou le silence comme réponses aux demandes qui me contrarient ?
- Est-ce que je me sens souvent victime des autres ?
Se reconnaître dans certains de ces items ne fait pas de quelqu'un une personne « toxique ». C'est une invitation à explorer comment ces comportements se sont installés et ce qu'ils protègent.
Comment réagir face à un fonctionnement passif-agressif
Si vous êtes l'entourage
1. Nommer les faits, pas les intentions. Dire « tu avais dit que tu t'en occupais jeudi, ça n'a pas été fait » plutôt que « tu le fais exprès ». Rester factuel limite les dénégations.
2. Poser un cadre clair et non négociable. Si une tâche est importante, la réattribuer explicitement plutôt que de compter sur un accord flou.
3. Ne pas entrer dans la réassurance permanente. Quand la personne boude ou soupire, éviter le réflexe « qu'est-ce qu'il y a ? qu'est-ce que j'ai fait ? ». Ce réflexe entretient le cycle.
4. Exprimer vos propres ressentis. « Quand tu dis ça comme ça, je me sens accusée. Je préfère qu'on en parle. »
5. Protéger vos limites. Dans certaines relations durables (couple, famille proche), un travail individuel avec un psychologue aide à identifier ce qui vous maintient dans cette dynamique.
Si vous vous reconnaissez dans ce fonctionnement
Un travail personnel est possible et souvent bénéfique. Les approches humanistes, particulièrement avec les gestalt-thérapeutes, sont intéressantes car elles travaillent directement sur la capacité à ressentir et à exprimer ce qu'on ressent, ici et maintenant, dans une relation sécurisante. Les TCC peuvent aider à identifier les schémas de pensée automatique qui empêchent l'affirmation directe. L'Inserm rappelle que les difficultés d'affirmation de soi répondent bien aux interventions psychothérapeutiques ciblées [Source: Inserm, expertise psychothérapies].
Limites et quand consulter
Il ne faut pas qualifier de « passif-agressif » n'importe quelle personne qui ne réagit pas comme on le voudrait. Certains comportements ressemblent au fonctionnement passif-agressif mais relèvent d'autres logiques : dépression (ralentissement général), TDAH (véritables oublis et difficulté d'exécution), traumatisme non résolu (sidération relationnelle), neurodivergence (communication différente).
Consultez un professionnel si :
- Une relation vous épuise durablement sans que vous arriviez à en sortir
- Vous vous reconnaissez dans le fonctionnement décrit et en souffrez
- Vous avez des pensées noires ou une souffrance qui s'étend
- Vous vous sentez dans une situation d'emprise
Un psychologue clinicien peut faire le tri et proposer un accompagnement adapté.
Pour aller plus loin
Comprendre les passifs agressifs, que ce soit chez soi ou chez l'autre, n'est pas un exercice d'étiquetage. C'est une porte d'entrée pour nommer ce qui reste habituellement silencieux dans la relation, et pour construire des manières plus directes et plus respectueuses d'exister ensemble. Ce travail demande du temps, un cadre sûr et, souvent, un accompagnement professionnel.
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Sources
- APA : Dictionary of Psychology, définition « passive-aggressive » — https://www.apa.org/topics/personality
- Inserm : Expertise collective « Psychothérapies » — https://www.inserm.fr/
- PubMed : Études sur les comportements passifs-agressifs en milieu professionnel, https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/
- Cairn : Revues cliniques francophones sur les troubles de la personnalité, https://www.cairn.info/
